Obsédés

Voilà des années que je m’expose en vain aux histoires extraordinaires. Pas un jour ne passe sans que je ne pose mes lèvres bleues sur le désir des autres, que je ne découvre mon buste aux quatre vents du soir ou n’aspire goulûment l’air contaminé de la ville romantique, dans l’indicible espoir d’attraper de Clérambault. Rien n’y fait ; la maladie se désintéresse de mon sein tendu, les afflictions m’ignorent, et l’insolente santé de mon ventricule manque de me rendre folle. J’ai dû, pour maintenir les apparences et mes positions romanesques, feindre longtemps préférer les passionnés : ceux qui s’éprennent d’un accord mets et vins comme d’une nuque en filigrane, les amoureux transis des causes perdues, les idolâtres politiques de la première heure, et tous ceux qui chérissent leurs certitudes à en perdre la tête. J’ai dû encore, me convaincre de mon penchant pour les hommes de talent, les femmes de pouvoir, les cœurs engagés et les rhéteurs fougueux.

Il y a quelque chose du diable dans l’ardeur des exaltés qui attise le brasier des caprices.

Mais le feu purifie, et j’ai la sanctification en horreur. Les années m’ont lassée des élans passionnels ; l’intensité vertueuse des sentiments m’ennuie. Une harangue éloquente ? Je bâille. Montre de dons exquis ? Je bâille encore ! Grâce des effusions intègres et des épanchements moraux. À l’âge de la sorcière, il faut se satisfaire de ses perversions. Aujourd’hui libre de faux-semblants, je peux bien me résoudre à vous l’avouer, à vous qui me lisez sans m’entendre et m’écrivez sans me lire. Mon truc, ce sont les obsédés.

J’aime les obsessionnels, ceux qui compulsent le souvenir de filles croisées avec la minutie d’un apothicaire : les hommes torturés par le doute, excités par les peaux brunes et les mains d’albâtre, les regards piscine comme les yeux noirs, mis au supplice par les bouches en cœur quand ce ne sont les pieds grecs ou les cuisses d’Aphrodite.

Je suis de celles qui succombent aux amants de la pelloche, qui ne baisent qu’en seize millimètres à l’expérimentale, ceux qui valsent à trois temps, en me donnant mille et mille et une raisons de me défier d’eux.

Je soupçonne le pervers de John Fowles d’avoir été modelé d’après mes fantasmes les plus terribles, car j’aurais été son amie autant que sa captive, en satisfaisant mes curiosités malsaines avec ses récits fétichistes. Qui cumule aux inclinaisons déviantes une verve d’orateur a toutes les chances d’assouvir mon voyeurisme, et mes angoisses se dissolvent à l’évocation d’un arc de Cupidon racé ou d’une chute de reins insaisissable. Pour peu qu’il soit comédien, voilà mon cœur emporté.

J’aime les hommes qui ne sont pas là et me regardent à peine, occupés à fantasmer la prochaine sirène, prêts à sonner le corps de la victoire de leurs bouches empressées. Ils me permettent d’être moi sans l’être et de me frayer un passage à travers leur psychée à grands coups de talons aiguilles, ou de baskets blanches s’ils sont de la vieille école. Appuyée sur leurs poitrails échaudés, je guigne les jambes de compas d’étudiantes, les poitrines opulentes de cheffes d’orchestre, les sourires pop d’ouvrières et les boucles claires de professeures.

Je m’enhardis de leurs regards indiscrets, et me rêve sans un mot rousse incendiaire, vamp de la dernière décennie ou vierge de liaisons dangereuses, même si nous savons tous que je serais de la Merteuil.

Quel besoin d’exister encore, alors qu’en revêtant le costume de l’imagination, il nous est donné d’acquérir toute l’importance dont nous étions dépourvues ? Partout l’on entend parler d’hommes aimant les femmes, comme si c’était une vertu ou tout du moins un talent. Je crois moi que c’est une tristesse, et elle me permet de disparaître à leurs côtés.

Je rêve mes obsédés empereurs romains de nappes à carreaux et de ballons de rouge, battant le tambour déjà chaud, prisonniers de guerre à moitié morts de ne pas vivre. Je les regarde à travers le judas, abrutis par leur indécision, agoniser sur leurs délires ; et c’est alors que je m’éclipse. Voyeuses et obsédés font bon ménage, mais pas la paire. On n’aime pas les femmes en les aimant toutes, sans en connaître une seule.