Lone (Baby)lone Part.II

La discussion vire rapidement au pugilat politique, et Esmée commence à bâiller. D’un geste nonchalant, elle croise les pieds sur la table, dévoilant une jarretière en dentelle. Un policier tente d’initier la conversation : « Ils ont déterré une playlist vintage ce soir. Maître Gim’s… C’est pour aller avec ta tenue. C’est la même époque non ? » La jeune femme ignore royalement le mélomane et s’adresse pour la première fois à l’homme qui l’accompagne depuis le début et que personne n’avait remarqué jusqu’alors. « Tu aimes mes chevilles ? » Le grand blond, mutique, bat la mesure sur le tréteau du bout de sa chaussure noire, l’air amusé. « Et mes genoux, tu les trouves jolis ? » Il acquiesce, d’un geste imperceptible de la tête. « Et mes cuisses ? » Elle se hisse alors sur le plateau, froissant la nappe de ses escarpins, dont elle se débarrasse en les jetant à l’autre extrémité de la pièce.

Le silence se fait. Esmée claque des cils comme des talons, tout en défaisant le col de son chemisier.

« Et mes épaules, tu les aimes mes épaules ? » Elle a les yeux qui brillent. Autour de la table, les convives charmés rient, doucement d’abord, puis plus franchement. Ils la trouvent un peu folle, et c’est agréable. « Et ma bouche alors ? » Parmi les invités, la scène éveille enfin quelques réminiscences des cours de Sciences Culturelles du secondaire. « Histoire d’eau ! Je l’ai étudié en classe. » s’égosille l’un des gendarmes. « Non ! C’est Et Dieu créa la femme ! » hurle son comparse. Suzie applaudit à tout rompre, tandis que la fille d’illuminati glousse sans discontinuer. Sans un regard et toute à son mépris, l’H+ pointe le doigt vers l’éclairagiste. « J’ai plutôt entendu la bonne réponse ici. »

Le système de convection thermique, percevant une légère altération d’ambiance, amorce une nouvelle liste musicale. Un Dies iræ communie avec des variations Tâla et l’onirisme couplé de pulsations rythmiques s’insinue dans les imaginaires des hôtes. Esmée entame une danse lascive. Le silence tombe sur la scène comme les pans lourds d’un rideau de théâtre. Les hanches souples, elle ondule sous la caresse des lumières brûlantes. Ses mouvements de poignets esquissent le contour de rêves, ses reins l’ombre de fantasmes, sa bouche le galbe de promesses. Elle calcine les convenances d’œillades enfiévrées et débauche les voyeurs d’un roulement d’épaule. L’un est tétanisé, pantelant de désir, l’autre sent son sexe irradier à travers le tissu de sa robe, tous cèdent à la transe. La danseuse se saisit d’une bouteille de bière bon marché, et d’un geste fier fait couler le liquide sur sa jambe. Il ruisselle du genou à son pied tendu. Elle porte, défiante, ce dernier aux lèvres de l’éclairagiste.

Le houblon dégouline du talon au petit orteil, jusque dans la bouche de l’homme atone et sur son menton.

La musique se termine. Personne ne dit rien. Il ne reste qu’elle, impériale, le pied entre les dents d’un autre. La fiancée, écarlate, ne sait où étouffer son malaise. Esmée se départ d’un rire enfantin, avant de sauter hors de table et de courir s’éponger dans la salle de bains. La magie est rompue. Les conversations reprennent timidement, et Suzie ouvre discrètement le battant des fenêtres pour dissiper le bouillonnement de la pièce. « C’était délicieux ce dîner ! » remercie la nullipartiste, l’air hagarde. « Werklik ! » surenchérit l’un des gardes. « Je ne sais pas où tu t’es procuré de la mâche nantaise Jean, j’étais sûr que c’était une variété disparue. » Le grand blond se lève au timbre d’une alarme connectée. « Nous sommes déjà en retard. Je vais devoir programmer un transmuteur pour aller à la soirée suivante. » dit-il sur un ton de reproche à sa partenaire de retour dans la pièce. Esmée, débraillée et hilare, l’embrasse sur la joue.

« Ne faites pas cette tête-là chéri. On ne peut pas servir de cintre toute sa vie. »

Ils saluent le groupe d’un sourire. Un geste de la main, et les voilà hologrammés. « Wonderlike, je vous avais dit que c’était quelque chose ! » rugit Suzie. « Je l’adore. Il paraît qu’elle s’est fait refaire tout l’hémisphère droit et les lobes occipitaux. » La tablée éclate en conjonctures folles. Au moment de prendre congé, tous saluent les qualités d’amphitryon de leurs hôtes. L’éclairagiste ramasse l’un des talons oubliés dans un coin et le cache dans le revers de son veston. « Et si tu allais jeter un œil sous ton oreiller ? » susurre Jean à l’oreille de sa promise, une fois les invités partis. Encore une soirée passée à se regarder pourrir, boire pour ne rien dire, et parler sans se comprendre. On annonce aux informations 662 517 jours avant la fin du monde.