Lone (Baby)lone Part.I

«J’ai entendu dire qu’on pouvait avoir un orgasme instantané en l’appuyant sur le bon méridien ! » Les joues rosées par le vin de Lune, Suzie scrute les lignes aérodynamiques du babylonium avec convoitise. « C’est au niveau du talon la zone pelvienne ? » Le prototype de sextoy de voûte plantaire passe de main en main, non sans susciter gloussements égrillards et regards en coin chez les invités. Suzie et Jean, tout à leur rôle d’hôtes affables, ne manquent pas une occasion de remplir les verres de leurs convives et l’atmosphère chaude embue peu à peu les vitres de l’appartement. L’achat du gigantesque studio à l’architecture futuriste, idéalement situé au cœur du nouveau Paris, entre Pantin et Les Lilas, avait été rendu possible par la promotion récente de Suzie. Sa dernière mission — le musèlement de l’un des acteurs clefs du syndicat de la Gorgone — avait été couronnée d’un succès sanglant. Le suicide de la figure proue des détracteurs de la Data-dette avait immédiatement propulsé la jeune femme à la tête du Département des ressources humaines. Le couple avait célébré cet avancement en enchérissant sur ledit appartement, qu’ils avaient emporté pour la modique somme de trois millions d’unités.

En bout de table, un débat houleux oppose une nullipartiste acharnée et deux garde-chiourmes du gouvernement zéro sur le marketing des cépages lunaires.

La fille d’un célèbre illuminati siphonne la dernière bouteille de cuvée Satellite d’un air désabusé, tout en feignant d’écouter leur conversation. À sa droite, une actrice et son fiancé éclairagiste échangent des itinéraires de randonnées célestes par lentilles interposées, en prévision de leur prochain week-end. Suzie manipule avidement le poinçon d’argile sous l’œil attendri de son mari. La jaseuse aux cheveux gris ne sait pas encore qu’un exemplaire du babylonium l’attend sous son oreiller, et Jean se réjouit d’avance à la pensée des orgasmes plantaires à venir. Le moteur d’une voiture couvre soudain les discussions. « Ce doit être Esmée qui arrive » commente la maîtresse de maison, passablement éméchée. « Vous allez voir, c’est un phénomène. Tellement zef ! »

De l’embrasure de la fenêtre surgit alors une longue jambe blanche.

Sans respecter aucune des précautions d’usage, une silhouette bondit de la portière à la traverse. Elle atterrit de justesse sur l’allège et salue l’assemblée dans une cabriole. La jeune femme élancée, attifée comme une égérie des années 60, se fend d’un rire fracassant dont l’écho se perd en ricochets sur les flûtes de cristal. Twiggy futuriste au maquillage babydoll, la voilà qui esquisse quelque pas de danse avant de se laisser tomber sur une chaise dans une pose lascive. Sa robe chasuble bleu serveuse remonte sur ses cuisses et ses petites socquettes blanches semblent appeler à la souillure.

« Je vous ai manqué ? » demande-t-elle, provocante. « Il y a de terribles embouteillages sur l’Aéro 16. » Sylphide aux cils démultipliés, Esmée a la bouche paresseuse et des yeux qui font la moue. L’assemblée conciliante s’empresse d’acquiescer à ce pieux mensonge, et tandis que Jean se charge d’introduire la nouvelle arrivée, les regards commencent leur inquisition.

Pour la plupart d’entre eux, c’est le premier contact direct avec une H+.

D’après la législation en vigueur depuis 2076, l’appellation contrôlée ne s’applique plus qu’aux transhumains de catégorie 3, c’est-à-dire les personnes ayant altéré leur corps à plus de 70 % de leurs facultés originelles.

« J’ai tourné dans une émission sur la cyborgologie le mois dernier », s’enthousiasme l’actrice d’une voix clairette en se redressant sur sa chaise. « C’est quand même un truc de gek ! Qu’est-ce que tu t’es fait refaire, si ça n’est pas indiscret ? » L’intéressée lève un sourcil et réajuste sa coiffure Bardot sans rien dire. « Il n’y a rien de honteux là-dedans, kaalmer. J’en parle parce que je sais qu’ils font des greffes de glandes artificielles préputiales pour décupler le potentiel d’attraction, et comme je fais moi-même un métier d’image… » L’atmosphère s’épaissit. Les toussotements bruyants de Jean ne suffisent pas à dissiper la gêne qui s’installe. « Mais fok, on ne demande pas ça aux gens qu’on vient de rencontrer ! » glapit la nullipartiste, le visage en feu. « C’est quoi ce hoerhuis ? »

*