L’insolent de la rue Lyautey Part.II

J’ai rencontré Martin le jour de la rentrée des classes. L’année précédente, nous avions tous deux tenté d’étudier le droit commun, avant de parvenir à la triste conclusion qu’il n’en existait pas plus que de sens, ce qui nous permettait de justifier notre inscription dans une école privée hors de prix. S’il s’agissait de faire flamber des idéaux, autant user de nos vanités comme combustible. La première fois que je l’ai vu, il portait un pull à col v bouloché et de vieilles tennis noires. Nous nous étions immédiatement acoquinés avec un escroc boulonnais qui répondait à l’inévitable nom de Charles, et nous nous retrouvions au fond des salles de cours à moquer le corps professoral et tourner en dérision nos braves petits camarades. Puis très rapidement, il n’a plus été question que de lui et moi. Les autres lui trouvaient de faux airs de comédien français, ce qui lui valait un succès certain auprès de la gent féminine. Ils avaient tort cependant, Guillaume Canet n’a jamais eu son air espiègle ou sa robustesse.

Martin a toujours eu le regard des enfants perdus, mais il n’a jamais essayé d’être le mien.

Tandis que nos consœurs et confrères étudiaient religieusement les rouages des émissions Tellement Vrai, nous refaisions le monde en terrasse de bar en buvant des pintes insipides, à sept euros cinquante l’unité. Pour ceux qui ont la chance de l’ignorer, le seizième arrondissement parisien a choisi ses quartiers au centre du quatrième cercle de l’enfer, qui répond, comme chacun sait, au péché d’avarice. Il arrivait que l’une de ses ex-petites amies passe partager une poignée de souvenirs et de cacahuètes ; d’autres fois que mon amoureux d’alors nous rejoigne pour une réunion au sommet. Nous avions créé une bulle d’où il aurait été difficile de nous déloger.

À l’issue d’une longue soirée d’ivresse dans un appartement quelconque de fils de bourgeois, nous nous étions affalés sur un canapé d’angles, avec dans l’idée de dormir quelques heures avant d’aller pointer. Nous travaillions à l’époque tous deux comme hôtes d’accueil à temps partiel, ce qui, avec le recul, ne diffère pas tant du métier de journaliste. Il m’avait attirée à lui d’un geste mal assuré, et percevant ma réticence, s’était exclamé en se redressant sur un coude : « Mais qu’est-ce que tu crois ? Fais pas chier, juste viens te coucher. » Avec Martin, j’étais toujours à ma place, dans les fast-foods trop propres de Levallois-Perret à la sinistre odeur de javel, sur les fauteuils en skaï défoncés du sous-sol de l’école, où nous enchaînions les cafés trop sucrés tout en bâclant quelques feuillets médiocres pour satisfaire des consultants dépourvus d’éthique grassement payés l’heure.

Aussi des années plus tard, avec sa bande d’amis d’enfance, au comptoir de bars souterrains où frayaient faluchards germanopratins et jeunesse dorée, à vider des bouteilles de vin que mon maigre salaire d’hôtesse couvrait à peine, mais que je m’obstinai à commander rageusement en proie à l’émotion ou au délire.

Et j’étais à ma place dans la province de Surat Thani, sur l’île de Ko Samui, dans le golfe de la Thaïlande, où je le retrouvai avec sa troupe de noceurs, après de longs mois passés à voyager en Asie.

Je me sentais si fière qu’il me considère comme son amie ; moi, petite fille de rien, montée sur des principes beaucoup trop grands pour elle, au tempérament sanguin et à la langue assassine, m’enorgueillissait de son attention. Je l’écoutai me raconter des histoires, et il s’accommodait de mes silences, sans qu’ils ne lui fassent ombrage. J’admirai son insolence, car insolent, il l’était : avec les femmes d’abord, mais aussi avec l’amour, puis l’autorité, la fortune et l’adversité. Jamais avec moi. Avec moi, il était juste là. « On se barre ? » dit-il enfin, brisant la torpeur du jour et le fil de mes pensées. « Il est 10 heures du mat’ et avec tes conneries, j’ai pas eu le temps de dormir. T’étais obligée d’arriver si tôt ? »

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