Le désir habite au premier

Le désir habite au premier et l’amour au dernier. Ils se croisent parfois dans le hall de l’immeuble rue de la Phalène, les matins de septembre avant d’aller travailler et les soirs de printemps après avoir bu. L’amour et le désir se saluent toujours brièvement, sans jamais lever les yeux, absorbés qu’ils sont par leurs clefs cassées et leurs boîtes aux lettres vides. Si d’aventure à la porte ils se bousculent — mais tiens donc, là, moi, où tout bascule ! — excusez-nous et puis circule ; un sourire aveugle, une formule de politesse, grincement de gonds rabattus et le bruit de pas qui s’éloignent.

L’amour et le désir sont tous deux très occupés. Voyez-vous, on les attend. Ils ont des rendez-vous galants ou à manquer, des relations épistolaires à demi mots comme à non-dits, aussi des histoires de, souvent sans lendemain, certaines promesses à rompre et déjà d’autres muettes. Les deux enfants terribles ont des obligations. Jugez plutôt par vous-même : sur leurs listes de visites, on compte des Quasimodos et des Jézabels, des Galates mourants et des poupons de Madone, des Pierre-couche-toi-là et des Doña Juana ; on les réclame au chevet des camarades travailleurs, qu’ils soient du dimanche ou d’infortune, et au pied du lit des putes à fric comme en galère ; frigides, pragmatiques et désabusés, l’amour et le désir vont les voir tous, en concluant souvent par les impatients.

Ils portent des coups d’épée dans l’eau quand ils ne les boivent pas, se noient dans des océans de larmes où il y a d’autres poissons, et vont de Charybde en Scylla en léchant les envies par le bas.


L’amour, parfois, s’assoit sur les colonnes striées des Deux Plateaux et rajuste sa longue jupe fendue de grâces. Elle prend la pose, pensive, pour attendre qu’on la passe ou qu’on la remplace, l’attache ou l’affranchisse, la marie de la main gauche ou de convenance, enfin qu’on se décide quoi. Lorsque les touristes s’arrêtent pour la prendre en photo devant le Louvre, l’amour sourit pour faire mentir Aragon ; bien sûr qu’il est des amours heureux, si tant est que l’on admette qu’il n’en est pas à deux. Le désir, lui, n’a pas de temps à perdre en simagrées, l’époque le fait très sollicité. On a envie de tout, surtout envie de rien, on le réclame à grands cris et l’excite à tout bout de champ, le pleure quand il disparaît et insatiable on le hait. Il voyage toujours en première, même s’il se moque des classes, et mouille son ancre à tous les ports. Le désir touche à tout et le bouche-à-oreille fait sa réputation, il règne seul en amant des couvertures qu’il tire à la Une.

L’amour habite au dernier et le désir au premier. Les voisins les confondent souvent, alors qu’ils se ressemblent peu, car enfin ils ont presque le même âge et la nuit tous les chats sont gris. L’un est brun, l’autre blonde, ou peut-être est-ce l’inverse — si vous trompez, blâmez l’ivresse —, mais comptez plutôt sur le fait qu’ils ne se croisent pas. N’avez-vous pas déjà assez de soucis comme ça ?

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