Le bruit de l’intimité

«Même leurs putain de bruitages sont comme dans les films…» me rappelle-je avoir pensé en fermant la porte de la chambre derrière nous. Le son lancinant du climatiseur emplit la pièce. Lugubre. La bande originale d’un mauvais film de genre. Ou d’un très bon d’ailleurs, sait-on jamais avec le cinéma d’exploitation. Il est partout, ce grésillement. On l’entend résonner contre les rainures des fenêtres, dans les replis de la moquette grisâtre, sous les rails encrassés de la cabine de douche. Je le sens palpiter à l’intérieur de mon crâne et ricocher sur mes tempes.

Sans un mot, Alex balance son sac à travers la pièce et s’affale sur le lit King Size. Il a le cou cramé au dernier degré. Courtoisie de l’État de Louisiane, connard. Je m’approche du miroir de la salle de bains pour constater les dégâts. Il semblerait que les cures successives de bêta-carotène aient fait leur boulot parce qu’entre la teinture peroxydée et le bronzage outrancier, j’ai l’air de la parfaite grue locale. Un soupir de contentement m’échappe. Pour peu que je parvienne à me défaire de la crasse incrustée sous mes ongles…

Une odeur aigre de transpiration imprègne peu à peu l’habitacle. Difficile de dire si elle émane des chaussettes trouées de mon comparse ou des aisselles de mon tee-shirt détrempé. Quelques heures de route dans une voiture en ruine sous quarante degrés suffisent généralement à relativiser sur ce que sont nos conceptions bourgeoises de l’hygiène.

Dehors, la fournaise enveloppe le motel d’une chape de plomb. La nuit tombe, la chaleur non. Même les criquets ont le rut jugulé par la poigne de l’étuve américaine.

Échoués sur des chaises en plastique le long de la piscine, c’est dans un silence hébété que l’on observe le ciel saigner sur les toits. Vaguement menaçant, un réservoir d’eau au nom de la ville règne sur les quelques habitations disséminées le long de l’autoroute. Le signe lumineux du motel n’a plus que deux lettres qui clignotent. Il n’y a pas âme qui vive dans cet endroit. Exception faite de quelques cafards, si j’en crois les pauvres blattes écrasées sur les dalles de l’escalier principal. Un papillon de nuit à moitié crevé volette sans relâche autour de la lumière de la machine à glaçons.

Impossible de penser à autre chose qu’à ce foutu grésillement. J’ai les yeux en travelling avant permanent. Ce qui pourrait passer pour une réflexion métaphysique à travers la caméra de Refn ou un pic de tension dans un film noir a ici juste le goût molasse de l’oisiveté forcée. Je griffonne sans conviction une poignée de considérations médiocres sur le vide dans un carnet, tandis qu’Alex se donne bonne conscience en naviguant de son Smartphone à la préface d’un Goncourt écorné. Une page, un texto. Enfin, sauf si ça sonne trop.

On boit de la AndyGator au goulot. C’est comme une bière normale, sauf qu’il y a un alligator sur la bouteille. Et qu’il s’appelle Andy. Alex me tend le trousseau de clefs où j’ai planqué mon décapsuleur tout terrain d’un air entendu : «Tu veux pas te retrouver au retour, coincée sur le palier de ton studio sans pouvoir y rentrer, à te remémorer ce vendredi soir de merde à Natchitoches». «On dit ”Nack-a-tish”», je réponds placidement. «On dit que je t’emmerde ouais». Il allume une cigarette. Le bruit qu’elle fait en se consumant rappelle étrangement celui du climatiseur de notre chambre.