La reine des fées Part.III

Le corps à demi par-dessus bord, entre ciel et air, je comptai les météores dans le reflet de l’eau. Le vent promenait du bout de son tranchant quelques gouttelettes d’écume sur mes joues, et ma peau tendue rougissait sous les éclaboussures d’eau salée tandis que le bateau de pêche transperçait le rideau du soir. Le petit navire, écaillé d’avoir déjà tant navigué, traçait des sillons invisibles à la surface du bassin. L’embarcation avait mis le cap sur la nuit noire, là où ne brillaient plus les étoiles. J’eus un instant peur que nous ne sombrassions dans les abysses ; je me défiai du vertige en me penchant encore davantage. Je ne me rappelle plus très bien si c’était le bateau qui tanguait, l’univers, moi ou les trois, mais je me souviens distinctement avoir eu le cœur renversé et la tête à l’envers tout le long du trajet.

Le lac de Lough Atedaun réfléchissait à la perfection la Lune en croissant. Je cherchai des yeux le fil d’argent supposé la relier à la Terre, pensant que si d’aventure je parvenais à l’attraper, je pourrais la ramener à la maison. Elle serait du plus bel effet accrochée au mur de la caravane familiale et personne mieux que ma mère ne saurait en profiter.

Je me tordais le cou par-dessus la rambarde rouillée pour tenter d’apercevoir Lí Ban la sirène, lorsque je sentis qu’on me tirait par la capuche pour me ramener sur le pont supérieur.

Mon nouvel ami me gronda de me tenir tranquille, et m’incita d’un mouvement de tête autoritaire à rejoindre l’équipage à l’avant du Happy hooker. Accoudé au bastingage, Aïdan Walsh allumait ce qui semblait être une fin de cigarillo de ses gros doigts maladroits. On avait du mal à croire qu’il puisse craquer une allumette tellement le bout de bois paraissait dérisoire sous l’énormité de ses mains calleuses ; ce ne fut pourtant l’affaire que de quelques secondes.

Pharell Murphy et O’Brien trinquaient sur le parapet mouvant, leurs grands gestes mêlant brune et blonde à chaque rencontre de bouteilles. Le fils O’Brien s’agenouilla sur les planches humides et sortit un fiddle d’un petit étui de cuir vert usé. Il se saisit de l’archet, d’une prise plus haute que celle d’un violoniste classique, et tira de son instrument quelques notes allègres. Le feu de ses cheveux brûlait d’un roux si intense que même la mousse des bas-fonds n’aurait pu étouffer.

Il faisait penser à un Dionysos jeune ou à une gravure celte de livre d’aventure pour enfants.

Mon comparse commença à battre la mesure sur le garde-fou avec son verre. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, les marins se mirent à taper du pied et de leurs voix ronflantes entonnèrent une chanson familière. La petite compagnie meuglait, suant des caisses de bière noire, crachant son hilarité en harmonies sur le parquet humide. Ils s’échangeaient des tapes dans le dos à en décapiter un condamné, gueulaient en fontaines de postillons, piétinaient à en faire tanguer la barque.

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Leurs vagissements durent terrifier les brochets les plus téméraires à des kilomètres à la ronde. Je me sentais comme un petit rat, attiré hors de la cale par un raffut à en réveiller les plus somnolents des noyés. En quelques notes de musique, les noceurs avaient tout oublié : la morsure du vent, la fatigue du quotidien, surtout la raison pour laquelle ils étaient là, par extension moi.

Brusquement, tous se turent. Le silence éclata sans crier gare, brisant la bulle de chaleur qui nous protégeait des éléments. Il rebondit sur les esprits, éraflant les sentiments des uns, crevant les joies des autres. J’étais paralysée. J’osais à peine reprendre mon souffle de peur de déranger le tableau que formaient les nouveaux pêcheurs pardonnés. Le fils O’Brien joua les premiers accords d’une ballade triste, et les rythmes troublèrent la surface du lac en petits remous désolés. Alors, il parla sans mot dire. Il dit l’histoire de guerres, de peuples farouches, d’indépendances rêvées en unissons, ainsi que mille autres mesures que je ne compris pas et ne pourrai jamais comprendre.

Il mit en musique la souffrance, la misère, l’injustice, et personnifiées elles se mirent à danser autour de nous.

Aïdan Walsh pleurait silencieusement, il tourna son visage vers l’eau pour le dérober à notre vue. Le jour commençait à poindre et il fut temps de rentrer. Tandis que le bateau se dirigeait lentement vers le port, mon pêcheur Neptune posa une main dure sur mon épaule. « Au fait, je m’appelle John Murphy. » Encore à moitié saoule, je regagnai ma chambre éreintée, la bouche pâteuse. Je mis un temps considérable à monter l’escalier vers la mansarde et m’arrêtai plus d’une fois, vacillante, pour reprendre mon souffle en m’appuyant sur la rampe. J’enfilai laborieusement mes grosses chaussettes de laine, qu’une nuit blanche n’avait pas suffi à sécher, rassemblai mes possessions en un maigre paquetage et redescendit sans attendre avaler un petit déjeuner. L’immobilité est à l’origine de tous les maux. Si je m’étais arrêtée, peut-être n’aurais-je jamais pu repartir.

J’engloutis sans considération saucisses, haricots, pommes de terre et pain noir, que j’arrosai de cet affreux café américain qu’ils servent encore partout sur l’île. En empruntant le couloir vers la sortie, je remarquai un ensemble de cannes à pêche narquoises disposées contre un mur. Du banc de l’entrée dépassaient un mollet poilu et une botte de caoutchouc. Je fermai la porte sur les ronflements sonores de mes camarades éphémères en réprimant un sourire. Je n’aurais toujours pas pêché. John Murphy, a-t-on déjà entendu nom plus irlandais ? À en croire l’aubergiste, à neuf miles d’ici, en continuant tout droit après le bosquet, puis à droite derrière les pierres empilées, un bus m’emmènera jusqu’aux plaines du Connemara. Mon téléphone mal chargé n’a déjà presque plus de batterie, mais j’entends la route m’appeler. Maintenant, il faut marcher.