La reine des fées Part.I

Quelque part entre le dolmen de Poulnabrone et le village de Corofin, dans le comté de Clare, une silhouette encapuchonnée errait dans les plaines de calcaire. J’avais pris la route au point du petit jour, au départ de Ballyvaughan, bien décidée à traverser le Burren par son centre, faisant fi des consignes de sécurité élémentaires et des soixante kilomètres annoncés par le Guide du routard. Je serrai le plan de la région, imbibé d’eau à en devenir illisible, dans une main, tout en brassant l’air de l’autre, dans une tentative ridicule pour maintenir un équilibre précaire. Les joues griffées par le vent, je me frayai un chemin à travers le lapiaz, sautillant tant bien que mal sur les aspérités tranchantes de l’entablement granitique.

Les semelles de mes Timberland glissaient sur la roche, et je manquai plus d’une fois de me rompre les os sur les sillons rongés dans le caillou par les ruissellements de pluie. L’idée de me fouler la cheville et de me trouver immobilisée dans l’immensité du plateau karstique avait quelque chose de grisant.

Je redoublai d’entrain, enivrée par la perspective de l’oubli moderne.

Mon sac à dos, alourdi par l’humidité, me cisaillait la nuque. Les quelques sous-vêtements de rechange qu’il contenait, ainsi qu’une minuscule trousse de toilette, un moleskine détrempé et mon vieux téléphone à court de batterie, me semblaient peser une tonne. L’une des bretelles dégorgeait tellement qu’elle en vint à tacher mon pull de laine, et le mauve imbiba lentement les fibres jusqu’à se fondre parfaitement dans les torsades du motif marin.

Il était une fois, un couple de Géants habitant sur la Lune. Un soir de soûlerie comme tant d’autres, une dispute éclata entre ces parents des Dieux et la querelle dégénéra rapidement en lancer de pierres. L’homme, fou de rage, jeta sa compagne dans le ciel, ainsi que l’amas rocheux derrière lequel elle se dissimulait dans l’espoir de lui échapper. Les minéraux atterrirent sur Terre, non loin du village de Fanore, et les éclats de granit en s’éparpillant formèrent le paysage tourmenté que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Burren.

De petits arbustes de gentiane bleue striaient le désert gris de leurs corolles en forme de trompettes. Le vent faisait chanter les massifs de rocaille, soufflant entre les crevasses et les fissures du calcaire dur.

Plus d’une fois, je levai la tête, convaincue d’avoir entendu le hurlement d’une banshee.

Ces cris — keenings en gaélique —, réputés si déchirants qu’ils auraient le pouvoir de transpercer l’âme humaine, me paraissaient être l’explication à mon sentiment d’accablement naissant. Je sentis le courage venir à manquer après des heures de marche froide ; je commençai presque à me languir de la compagnie de mes pairs. Perdue au cœur de la tourbière de Keelhilla, située non pas à Carron mais à Slieve Carran, comme je l’apprendrai plus tard, je m’étais éloignée de tout semblant de route et tournoyai sans but dans l’infini d’une palette de gris.

L’horizon déchiqueté de cratères n’était soudain plus le merveilleux décor lunaire du tournage de Star Wars, mais le résultat de mon inconscience. Trempée jusqu’aux os, les doigts engourdis, je traînai mon enthousiasme délavé sur le sol inégal. Le soir était tombé depuis des heures déjà, et je commençai à devoir envisager la perspective d’établir un campement pour la nuit, quand j’entendis le ricanement lugubre d’un Dullahan. Saisie d’angoisse à l’idée que la créature n’arrête son cheval d’un claquement de fouet terrible, constitué d’une colonne vertébrale humaine, je redoublai d’efforts et pressai le pas dans l’obscurité.

Il est de notoriété publique que ces macabres petites fées n’ont aucune considération pour l’homme ;

or je n’avais pas l’intention de laisser un être folklorique, aussi vilain soit-il, gâcher mon voyage. J’accélérai, frigorifiée et les pieds au martyr, sur le chemin pierreux, et ne m’arrêtai qu’à la vue d’une lumière lointaine. En me rapprochant, je distinguai l’enseigne faiblement éclairée d’une auberge, qui n’était pas sans rappeler celle du Poney fringuant. Il s’avère, par je ne sais quel tour du destin, que l’établissement disposait d’une chambre de libre, et je suivis mon hôte dans l’escalier tortueux, alors qu’il en montait les marches quatre à quatre pour m’indiquer le lit qui serait le mien pour la nuit.

Assise en tailleur sur un matelas défraichi, les yeux humides, j’essorai mes chaussettes sur le rebord de la fenêtre. La joie de partir à l’aventure n’était plus qu’un lointain souvenir, et je me demandai quel intérêt j’avais pu jamais trouver aux expéditions solitaires. J’étais sur la route depuis des semaines. Pourtant, j’étais toujours perdue. Mon estomac se révulsait à la pensée des inepties nécessaires à la comédie humaine ; j’avais beau ne rien avoir avalé de la journée, je sentais que rien de solide ne pourrait combler le sentiment de vide qui m’étreignait. Je décidai dans un sursaut de descendre au bar noyer mon désenchantement dans un verre de whiskey.

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