La reine des fées Part.II

Le miroir derrière le bar, entouré de hautes colonnes de lumière chaude diffractée par des rangées de bouteilles en verre, me renvoyait une image peu flatteuse. Ma mine déconfite avait une dimension comique que n’arrangeaient ni mes vêtements crottés ni ma coiffure abstraite. Je me redressai, et tentai de rapporter les petites boucles qui s’échappaient de mon chignon à une place plus digne. L’entreprise, infructueuse, me laissa plus échevelée encore. J’enlevai rageusement mon pull, manquant de renverser les verres de mes voisins et d’éborgner le gros serveur roux en survêtement.

Il faisait terriblement chaud dans ce bar de poche tout en longueur. On entendait du fond de la salle The wild rover ricocher sur les pintes de Guinness à moitié servies. De là où j’étais installée, je ne pouvais apercevoir le groupe, mais j’identifiai au moins une guitare, un Tin whistle et deux violons. La magie irlandaise veut que l’on joue de la musique où que l’on boive, tous les soirs de la semaine, même un lundi sordide perdu aux confins de la logique. Les joues rougies par la proximité des soifs, je me sentais comme une héroïne de du Maurier, dont j’enviai le destin tragique presque autant que les robes de satin. Je laissai mon regard trainer sur les étagères de cristal chargées de flacons exotiques et de carafes dépolies.

À moitié dissimulée par un salmanazar de vin rouge à l’origine douteuse, une bouteille à l’étiquette sale retint mon attention : The writer’s tears.

La situation m’apparut tellement grotesque qu’un ricanement méchant m’échappa. Je commandai un verre que j’expédiai sans égards, et commençai à lorgner la rangée des spiritueux locaux. Le barman, voyant mon hésitation, me servit une sélection de son cru dans de petits faux-culs à liqueur, qu’il aligna religieusement sur le comptoir de bois tout en me dispensant une large rasade de son savoir. J’appris qu’on parlait de whiskey en référence aux productions irlandaises distillées trois fois, de whisky pour les spiritueux écossais distillés deux fois et de Bourbon américain pour le moût une seule fois distillé. Mes papilles se dissolurent sous toutes ces informations. La tête commença agréablement à me tourner.

Carnet de route : voyager seule en Irlande et dans le Burren. Variations autour de l'aventure moderne.


Une pluie de postillons me tira de mes rêveries. L’ampleur du crachin me transporta en un claquement de lèvres humides sous les intempéries de l’après-midi. Je levai le coude, pour protéger mon visage de la bruine organique. « Tu as goûté le cidre, honey ?* » (ou plutôt «T’ach goutéik le sidrach, h’ny ? » en franco-gaélique de troisième tournée). Un vieil homme rougeaud, au visage veiné et l’air sympathique, s’appuyait sur mon épaule de tout son saoul, pour conserver son équilibre.

Dans la jungle de ce visage rubicond à la barbe impressionnante, de petits yeux bleus à demi voilés par la boisson pétillaient de malice.

Je décidai presque instantanément de lui accorder ma confiance. Peut-être était-ce son apparence de cuitard rabelaisien, sa voix caverneuse, ou plus simplement que l’épuisement et l’ivresse avaient eu raison de mes défenses ; quoi qu’il en soit, j’étais à ce moment-là déjà convaincue de la bienveillance de mon interlocuteur. Tout en essayant, par politesse, de ne pas me perdre dans la contemplation de sa rosacée, je répondis aimablement par la négative.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je me retrouvai avec un verre d’alcool de pomme entre les mains, à trinquer gaiement avec mon nouveau compagnon. « Pour se la mettre à l’envers, y’a pas mieux. C’est bien sucré, bien traître ! » Il rota. « Je vais me prendre une petite Murphy pour temporiser » et rota de nouveau. Il demanda ce qu’une petite Française dans mon genre, seule de surcroît, pouvait bien faire hors-saison touristique dans son bar préféré (le seul ouvert à des kilomètres à la ronde) à deux heures du matin un soir de semaine.

« Vous les étrangers, vous préférez venir vous empiffrer de nos huîtres et de nos homards pour pas cher que d’écouter Ghrealláin pousser la chansonnette » balança-t-il, avant de se départir d’un rire gras. « Ça les touristes, c’est content quand ça ramène des coquillages peints et des coups de soleil sur le front ! » Sans m’offusquer de si peu, je nous recommandai une tournée de cidre Magner’s et nous trinquâmes bruyamment à notre santé.

Il me dit avoir été pêcheur toute sa vie, et je remarquai à cet instant sa salopette, rentrée dans des cuissardes en caoutchouc.

Des initiales étaient brodées au fil bleu sur le revers de sa manche. « T’as déjà pêché toi, ch’tiote ? » Lorsque je lui répondis par la négative, il se redressa avec difficulté et hurla, si fort que tout le bar, le quartier et le village voisin l’entendirent. Je fus immédiatement entourée de vieux loups de mers, rameutés par le cri de ralliement. Ils commencèrent à faire des gorges chaudes de mon ignorance, dans un mélange vacillant de gaélique et d’anglais ; je commençai à en avoir assez qu’on se paye ma tête, lorsque l’un d’entre eux décréta qu’il était temps de me déniaiser.

« Murphy, il est prêt le Happy hooker? Qu’on l’emmène voir un peu comment les choses se passent ici ! » Ni d’une ni deux, me voilà embarquée pour une expédition de pêche nocturne. Je dois bien avouer que mon premier mouvement fut de recul. Une jeune femme seule, entourée de vieux croulants éméchés, sur un rafiot au milieu de nulle part : c’était parfaitement déraisonnable. Jamais à Paris n’aurais-je osé me lancer dans une expédition de ce genre ! Je m’imaginai rouée de coups et laissée pour morte, mon cadavre flanqué dans un fût de chêne et jeté à la mer, à la merci des flots et des monstres marins. Mais je m’étais toujours rêvée Sacquet, ce n’était pas pour me parjurer Souscolline au premier coup d’aventure à ma porte. Et donc, je suivis la troupe d’anciens hors du bar.

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