La langue du vent

À quelques mètres sous moi, plane un balbuzard. Il est si près que je pourrais presque le toucher du bout de l’une de mes baskets terreuses. Le vent ébouriffe doucement ses plumes grises. L’oiseau semble avoir arrêté le temps en vol. Les Twin Peaks représentent l’un des plus hauts points de la ville après le Mont Davidson. Il se dit que le peuple amérindien Ohlone en usaient comme terrain de chasse et point d’observation stratégique. À leur arrivée au début du dix-huitième siècle, les conquistadors espagnols baptisèrent ces collines “Los pechos de la chola” c’est-à-dire “La poitrine de la jeune indienne”. L’instant suspendu est balayé d’un battement d’ailes. Le vent m’arrache quelques larmes froides.

L’horizon déchiqueté de nuages baigne San Francisco dans une mare de contrastes. En contrebas, un groupe de skateurs rivalise de figures acrobatiques près du garde-fou. Un adolescent coiffé de lunettes d’immersion manie un drone à travers les bourrasques.

La topographie de la ville donne au spectateur l’illusion de se tenir au-dessus d’un modèle miniature, et l’on aurait presque envie de tendre le bras pour se saisir de l’une des minuscules voitures circulant sur les avenues illuminées.

J’entame à peine la descente lorsqu’un sentiment d’amertume me saisit. Du pied des collines jumelles aux rues vallonnées du quartier de Twin Peaks, je me laisse emporter par mon élan. Je cours, si vite que je n’ai même pas le temps d’y penser. Les pavillons en bois de séquoia répondent aux façades de maisons victoriennes et ma cavalcade effrénée les change tour à tour en un tourbillon de couleurs pastel. Une pile de journaux encore empaquetés sous un porche manque de me faire trébucher et il s’en faut de peu que je ne fauche une vieille joggeuse et son chien dans ma course. Aux pentes raides succèdent les dénivelés et aux pavés les gravillons.

Les rues sont désertes, et l’on devine seulement le crépitement de feux de cheminée et les rires de parents trop souvent délaissés derrière les portes closes. Il n’y a jamais personne dehors les soirs de célébration nationale, comme si la foule avait peur de montrer sa déréliction. À Thanksgiving, les américains célèbrent la main d’œuvre indienne mobilisée par les Pèlerins débarqués du Mayflower. Le soir du 28 novembre aux États-Unis, on rend grâce à Dieu et à l’esclavage. Sans ralentir, je dépasse Castro, Dolores et Guerrero Street. Douleurs et guerres sont annoncées par des panonceaux de fer blanc. Les boulevards s’ornent peu à peu de fresques murales et de graffitis.

Sous l’amoncellement de chariots remplis de sacs poubelles et de bidons fumants, Frida Khalo règne en maîtresse muette et les murs bigarrés chantent la révolte et le soleil.

Des haut-parleurs crachent d’anciens tubes de reggaeton quelques trottoirs plus loin, et je suis obligée de courir moins pour danser mieux. Des piñatas à l’effigie de Donald Trump côtoient des calaveras en plastique et des chapelets fleuris sur les étals de commerçants. Il y a des taquerías en enfilade le long des trottoirs. «¡Que dios te cuide mamacita!» «¡Quitaos del medio, que aquí voy!» Il règne dans le quartier de Mission un tohu-bohu chaleureux, où les boutiquiers hispaniques s’apostrophent en criant tandis que des groupes d’adolescentes en tenue légère se bousculent sur la chaussée. Aux comptoirs ouverts, les blancs qui se risquent à allonger une phrase dans un espagnol mal assuré se voient répondre quelques paroles encourageantes dans un anglais tout aussi approximatif.

Attirée par l’odeur caractéristique de grains de café que l’on moud, je me décide à franchir le seuil d’une petite cahute en tôle dans l’intention de m’offrir un café con leche. Lorsque je passe commande dans la langue de Cervantès, la face de lune de la serveuse se fend d’un sourire immense et j’ai soudainement envie de pleurer. Toute au plaisir de délaisser la monotonie de l’anglais pour les inflexions de ma langue maternelle, je m’abandonne au sentiment d’appartenance et me laisse bercer par la chaude illusion de faire partie de cette communauté. Me voilà à la maison ; rêves du retour de l’enfant prodigue.

Je me couvre de souvenirs, de ceux qui ne sont même pas les miens. Ce doit être ma mère qui me manque.

Certains soirs, je la cherche dans le miroir de la salle de bains commune, sous la pupille de mon paternel et des pommettes qui ne me rappellent rien. Je la trouve parfois dans une larme, d’autres de profil, mais elle se dérobe souvent. Alors, je roule les sonorités sous ma langue et les laisse me brûler le palais. C’est absurde. La majeure partie des gens présents dans ce troquet ne sont même pas espagnols, mais latino-américains. La nuit tombant, je quitte le quartier à regret, non sans m’autoriser un petit burrito. Je laisse toute ma monnaie en pourboire au type désagréable qui me sert. Il faudra que je pense à aller retirer plus tard. Je sens l’aluminium réchauffer ma poitrine sur le chemin du retour, et le bruit qu’il fait en se froissant me rappelle la langue du vent.