Je nous ai halluciné Part.II

On devine des fantômes entre les gens qui dansent. Je sens les frou-frous de jupons datés caresser mon mollet, le souffle glacé de gentilshommes du siècle dernier frôler ma nuque, la toile rugueuse d’uniformes d’artilleurs râper mes bras nus. Les spectres festoient entre chaque îlot de chaleur humaine désarticulé sur le son. Il y a cent ans de poussière dans cet entrepôt. Des danseuses de cancan invisibles donnent la réplique à des hommes d’affaires véreux aux cigares énormes, tandis que des costumes trois-pièces époussettent des paillettes de laque sur les épaules de goules des années quarante. Il fait si froid dans l’espace entre les corps. Ce doit être à cause des morts. La musique électronique offre une place de choix à la Faucheuse dans ses rythmes et sur ses pistes.

Au bar, l’armée du désabusement cherche le salut dans les yeux des serveuses. Impossible de se frayer un passage à travers les cotillons. Nous sommes Légion, mais lorsqu’il s’agit de lever le coude c’est chacun son tour. Et si tu fais la gueule, le type en kigurumi rose bonbon se fera un plaisir de t’enfoncer sa queue rembourrée de plumes au fond de la gorge. Alors, tu fais bonne figure pour te fondre dans cet attroupement de de cujus en fin de parcours.

L’ardoise indique douze euros le shot de rêve. C’est cher payer l’oubli, surtout à un comptoir de fortune dans une banlieue anonyme.

Et oui, bien sûr, j’ai le sans contact.

De l’autre côté du zinc, une grue travestie en créature légendaire sniffe de la cocaïne à même le bar. Pauvrette. J’aimerais lui offrir une paille pour soulager sa peine, mais il ne m’en reste pas et je dois bien avouer que le service ne vaut pas un billet. Elle a des cornes de licornes en guise de cache-tétons. Naseau fumant et faciès enfariné, elle finit par prendre ma commande à trois reprises, avant de disparaître derrière un écran de fumée cuisse de nymphe émue. D’un air compassé, j’observe un type torse nu vomir dans un haut de forme avant d’en coiffer l’un de ses camarades béat. Une drag-queen barbue doigte une dryade bibliothécaire à ma droite. Le touché savant fait tressaillir le comptoir et appuie désagréablement sur ma vessie pleine. Je considère un moment me soulager séance tenante, mais voilà la serveuse qui revient avec ma commande. Je me rappelle que j’ai des livres empruntés à rendre.

Le hangar se divise par à coups sur la cadence de la lumière. Tranchée par les lasers multifaisceaux, la foule syncope entre les piliers de béton. Les gobos psychédéliques confortent l’ascension lente des compositions de Perc sur des tazs mal dosés. La seule solution pour faire illusion est d’arrêter d’y prêter le moindre intérêt. Ma voisine a sa langue dans l’oreille d’une na’vi de fortune et je dois me réfréner de lui demander poliment de ne pas ruiner un aussi joli maquillage. Dire qu’enfant je rêvais de paillettes.

Quatre gouttes de sueur perlent à mon cou. Le tissu de ma robe commence à me coller à la peau. Déjà trois heures que je danse le rigaudon clouée à l’asphalte.

Mes semelles de baskets sont engluées dans le bitume et je commence à douter de pouvoir jamais sortir d’ici. Toute à mon délire, j’ai battu la campagne blanche et baptisé chaque figure du stroboscope. Entre deux flashs, je crois apercevoir une fillette qui court vers la scène, suivie de près par un gamin à peine plus jeune. J’ai du mal à me concentrer sur la musique, mais je crois y reconnaître un son familier.

Une pression ferme sur le poignet me sort de mes rêveries. «J’en ai marre, on se casse ?» Je lève les yeux vers mon frère. J’avais presque oublié qu’il était là, mais s’il n’y était pas, qu’y ferai-je ? Tout à coup, j’ai la gorge nouée. Je me dégage d’un geste d’épaule brusque. «Ouais. Je suis crevée de toutes façons.» On commande un taxi au point du petit jour, les mains dans les cernes et les poches striées. Il fait froid.

Il a fière allure, mon frère, dans son blouson de chasse orange pétant. Il en triture la fermeture éclair de bas en haut tout en pianotant sur son téléphone.

On a perdu les autres. S’il y avait des autres.

«Tu te rappelles du vidéo-club où on allait quand on était petits ?», je demande brusquement. «Grave, c’était de la balle. D’un côté, je me dis que j’aurais kiffé bosser là-bas et me prendre pour Tarantino. Mais en vrai, je suis sûr que ça doit être trop chiant.» Il est déjà 8 heures, lorsque le chauffeur nous ouvre la portière de l’autre côté du mur. «Tu veux pas qu’il te ramène jusque chez toi ?» s’assure Aurélien, les traits tirés par la fatigue et les nuits saturées. «Je vais prendre le métro, t’inquiète.» Je l’embrasse, quand même, c’est mon frère. Jusqu’il y a peu, je ne savais pas qu’il existait un mot pour ce sentiment. Mais il en existe un, dans la langue française, c’est adelphité. Depuis, j’ai changé la sonnerie de mon téléphone. J’en ai assez des carillons.