Alchimies Part.I

Andrew sortit la main de la poche de son uniforme pour consulter la montre qu’il portait au poignet. Le cadran annonçait vingt heures treize. L’heure y était indiquée par des aiguilles luminescentes qui en permettaient la lecture de jour comme de nuit, et les radiations jaunâtres se détachaient clairement dans l’obscurité du Morriston Diner. Ces petits vers luisants lui avaient été offerts par sa sœur pour lui permettre d’honorer sa réputation d’homme ponctuel. À 23 ans, Andrew n’avait jamais été en retard un seul jour de sa vie. Debra en revanche…

Sa dernière lettre lui avait été remise alors qu’il s’apprêtait à montrer dans l’avion qui le ramènerait à la maison, loin du front et des exploits militaires. Elle y évoquait avec ravissement son nouveau travail d’ouvrière à l’United States Radium Corporation. Le poste annonçait des perspectives d’évolution prometteuses et un salaire dépassant de trois fois la moyenne en usine.

En se débrouillant bien, elle pourrait rapidement rejoindre les 5 % des femmes les mieux payées des États-Unis.

Si leur père Wyatt Hunt Jr. avait d’abord examiné l’indépendance financière de sa cadette d’un œil critique, ses réticences s’étaient considérablement adoucies à la vue de son premier salaire, et lorsque l’adolescente avait posé le chèque sur la table de la cuisine d’un geste triomphal, il n’avait pu se résoudre à froncer les sourcils plus que de raison. « Pourquoi pas finalement », s’était exclamé l’adjoint au shérif d’un air songeur, en froissant un paquet de Chesterfield Red entre ses gros doigts boudinés. « En attendant de te trouver un mari digne de ce nom, autant participer aux frais de ménage. Mais ne va pas te couper les cheveux courts, il y a des limites à la modernité et je tiens plus à ta vertu qu’à une poignée de pennies ! » Une petite tape affectueuse sur l’épaule de sa fille et une légère caresse de ses boucles blondes avaient scellé l’affaire.

Debra avait joint à sa lettre un prospectus vantant les prouesses fluorescentes de la peinture « Undark » utilisée dans les manufactures de montres aux sels de Radium. Le paquet contenait également un exemplaire au bracelet de cuir cognac flambant neuf qu’il arborait aujourd’hui fièrement, répétant à qui voulait bien l’entendre que sa sœur était au moins aussi capable que lui en ce qui concernait le maintien du prestige familial.

Si nombre de ses camarades de l’U.S. Army possédait également une montre radio-lumineuse, très à la mode au début des années vingt, aucune n’était aussi rutilante que celle travaillée par Debra.

Elle avait apposé les initiales A.H de son écriture déliée au centre du cadran ; le scintillement discret des lettres lui rappelait son caractère solaire, trésor qu’il tenait en plus haute affection encore que les liens du sang qui les unissaient. Il l’avait imaginée maintes et maintes fois dans son atelier, penchée sur les heures, au milieu d’un essaim de jeunes travailleuses maniant le pinceau de leurs petites mains délicates dans un tourbillon de rires et de lumières. Voilà près de trois ans qu’il ne l’avait pas vue. Ce devait être une femme maintenant. L’idée lui arracha un sourire songeur, et il aspira avec force dans sa paille rayée rouge et blanche pour s’emparer des dernières bulles au fond de la bouteille de Coca-Cola. Avec le concours de l’une de leurs tantes, Andrew avait organisé des retrouvailles dans un petit diner qu’ils affectionnaient particulièrement étant enfants.

Il l’y attendait donc en uniforme, entouré de trois de ses camarades et amis de toujours, amusé par anticipation des larmes et des cris de joie que la surprise ne manquerait pas de provoquer chez la jeune fille. Debra était en retard, ce qui n’aurait pas dû le surprendre, même si elle était supposée avoir pris la route directement à la sortie de l’usine au départ d’Orange, dans le New Jersey. Le major estimait que le trajet jusqu’au restaurant n’aurait pas dû dépasser trente minutes, mais il supposa que sa jeune sœur avait dû s’absorber dans une discussion passionnée avec ses collègues sur la fin de la pénurie des bas de soie naturelle, une nouvelle recette de coffee cake à la mode ou, si elle demeurait aussi audacieuse qu’il en avait le souvenir, le prix Pullitzer attribué au roman de Booth Tarkington.

Au fond de la salle, un groupe d’enfants en culottes courtes se pressait devant le phonographe public en se disputant l’honneur de pouvoir tourner la poignée de l’appareil pour en activer le mécanisme.

John Harris, propriétaire de l’établissement d’aussi loin qu’Andrew se souvienne, avait fait l’acquisition de cet exemplaire d’Automatic Entertainer de Gabel lors de la liquidation judiciaire d’un établissement du comté voisin. Ce coup de maître avait permis au restaurateur de tripler son chiffre d’affaires en attirant aussi bien les adolescents branchés que les générations nostalgiques de danses populaires, les couples venus écouter le dernier tube de John Steel et tous les amateurs de modernité en général.

Jim écrasa la fin d’une cigarette dans le cendrier de verre posé au centre de la table en bois laqué. «Debra va te tuer quand elle apprendra que tu es rentré il y a plus d’un mois, t’en es conscient ?» Grand brun dégingandé, le lieutenant gratta une pomme d’Adam proéminente de l’index tout en interrogeant son camarade d’un air moqueur. Andrew consulta sa montre sans répondre. Vingt heures dix-neuf. Elle ne devrait plus tarder maintenant.

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