Alchimies Part.II

Jim Connors jaugea le major par-dessus ses lunettes à monture épaisse. Il tira une nouvelle Lucky Strike d’un étui en métal où un crucifix était gravé en creux. Né dans une famille catholique profondément croyante, le lieutenant était cadet d’une fratrie de huit où il avait appris les vertus du silence et celles non moins nombreuses de la discipline. Après avoir caressé quelques mois l’idée de rentrer dans les ordres, il avait été l’un des premiers adolescents d’East Orange à s’engager dans l’American Expeditionary Force en mai 1917.

Convaincu qu’il impressionnerait davantage sa mère et Dieu en uniforme qu’en soutane, Jim s’était forgé une réputation d’ange vengeur dans son unité en raison de ses méthodes peu conventionnelles. Il chantait. Psalmodiant les plus sanguinaires des versets bibliques, il mitraillait l’ennemi de haine, massacrant les barbares au rythme de cantiques qu’il fredonnait pour se donner du cœur à l’ouvrage. À l’assaut, au cœur de la mêlée, pour conclure une offensive, il chantait. Il avait trouvé son arme de prédilection, une baïonnette épée Lebel modèle 1886, sur un cadavre allié au visage dévoré par les rats, auquel il avait également emprunté des brodequins à jambières encore tièdes pour remplacer ses vieilles bottes aux semelles décollées.

Il nettoyait religieusement le quillon encrassé de viscères teutonnes du fusil tous les soirs avant ses ablutions en chantonnant les vérités des versets des épitres aux Romains. Jim mettait un point d’honneur à conserver les ongles de sa main gauche encrassés de sang allemand, coquetterie sacrificielle qu’il dédiait à son créateur.

L’extermination d’une unité de Stroßtruppen en mission d’infiltration lui avait valu les honneurs et le grade de premier lieutenant.

Lorsqu’Andrew avait accroché la barrette d’argent au tissu sergé de l’uniforme impeccable de son ami d’enfance, un proverbe, partagé un matin d’offensive par un artiflot français à la trogne gangrenée, lui avait traversé à l’esprit. « La guerre comme un flux agite et purifie. » En le félicitant d’une poignée de main chaleureuse pour sa promotion, le major n’avait pu s’empêcher de lorgner ses ongles, si noirs qu’on aurait pu les croire nécrosés.

« Entendons-nous bien, tu peux continuer à pieuter dans mon canapé aussi longtemps que tu le voudras », poursuivit Jim, devant le mutisme de son compagnon. « Mais je ne comprends pas pourquoi tu as tenu à garder ton retour secret. La guerre est finie ! » Andrew contemplait toujours la bouteille en verre posée devant lui d’un air absent, et ce ne fut que lorsque Lenny posa une main bourrue sur son épaule pour le secouer qu’il reprit enfin ses esprits. « Désolé les gars. Je suis un peu stressé. Je n’ai pas exactement quitté ma famille en bons termes. »

Les trois C. observèrent un silence de circonstance, dans l’espoir que leur major s’épanche, ce qu’il ne fit comme à son habitude pas. Jim Connors, Lenny Coleman et Falcon Collier avaient grandi avec Andrew, qu’ils considéraient comme un frère, tout en sachant qu’il existait quelque chose qui le différenciait d’eux, bien plus profondément que la première lettre de leur nom de famille ou l’amour inconditionnel qu’ils portaient à leur ville natale.

C’était Andrew qui les avait présentés les uns aux autres dans la cour gravillonnée de l’Elementary School, autour d’une partie d’osselets qu’il avait d’ailleurs remporté haut la main sans pour autant en faire une affaire. Ils étaient devenus inséparables, les trois mousquetaires au nombre de quatre, et avaient partagé leurs déjeuners aussi bien que leurs lectures, leurs amours, leurs entraînements sportifs et leurs ambitions délétères.

Chacun d’entre eux amenait à la table un pied de caractère qui permettait à leur amitié de trouver un équilibre.

Si Jim détenait un sens des responsabilités implacable, Lenny incarnait une force brute mais loyale, tandis que l’esprit aiguisé de Falcon présageait d’un désordre aux frontières de la folie douce.

Chroniques de scribouillarde génération skyblog. Nouvelle-fiction sur l'histoire oubliée des Radium Girls, victimes du monde moderne. Partie II.

« Ta sœur est peut-être devenue canon, major ! » lança Lenny sur un ton licencieux. « J’ai appris quelques petites choses en France que je pourrais lui montrer… » « Rappelle-toi qui est ton supérieur, connard » l’interrompit Jim, écarlate. Porte-drapeau de la continence, le lieutenant était un exemple de vertu que l’armée américaine eut porté aux nues, allant jusqu’à en faire la Une de The stars and stripes, si elle avait jamais eu vent de l’existence d’une telle chasteté. Les autres le soupçonnaient de toujours porter sur lui un kit de prévention, composé de pommade au calomel, d’acide carbolique et de camphre, prêt à se désinfecter du moindre regard impudique qu’aurait pu lui jeter une demoiselle à laquelle il n’aurait pas décidé de passer la bague au doigt.

Son exemplarité était telle qu’il avait été seul exempté de la dangle parade (littéralement présentation de ce qui pend), exercice consistant à se présenter entièrement nu, les bras levés, devant un médecin militaire pour être déclaré en bonne santé. Sur ordre du grand quartier général, le général Pershing avait déclaré les infections sexuelles passibles de cour martiale, ce qui avait permis à l’American Expeditionary Force d’afficher un taux d’infections génitales très faible en regard de celui des troupes stationnées sur le territoire étasunien. Néanmoins, la signature de l’armistice avait marqué un relâchement certain. Les bordels bon marché situés près des camps d’officiers et l’enthousiasme des jeunes femmes, débridé par la libération, avaient vite eu raison de toute rigidité morale.

Fin septembre, on dénombrait près de 766 infectés pour 1000 soldats.

Le choc culturel entre la liberté sexuelle des Françaises et le puritanisme américain s’était soldé par une victoire écrasante de la syphilis. Andrew se demandait d’ailleurs toujours comment Lenny était parvenu à échapper à la contamination, troussant des prostituées à même les parois de wagons de trains en route vers la Meuse, écumant les maisons closes les plus mal famées de villages à moitié déserts, des poignées de sous jaillissant de ses poches pleines à la vue du moindre porte-jarretelle tâché. Il se dégageait toujours de lui un mélange âcre de transpiration chaude et du fumet de stupre caractéristique des putes chevronnées.

Le major ne souscrivait pas à l’idée de la conquête sexuelle menée de front par ses congénères, qui percevaient la possession des Françaises comme le prix du danger encouru et comme récompense bien méritée. Il considérait néanmoins d’un œil bienveillant cette chasse folle, qui permettait aux soldats de se soulager à défaut de réfléchir.

Lenny Coleman se redressa brusquement sur sa chaise, écorchant le sol dans un raclement métallique sonore. « J’aimerais porter un toast », annonça-t-il. Mais il n’eut pas le loisir de continuer sa phrase, car la porte du Morriston Diner s’ouvrit avec fracas, offrant le passage à une tornade de boucles brunes, blondes et fauves, garnies de rubans bariolés et autres frous-frous de satin. Andrew reconnut Debra presque instantanément à son expression provocante et sa moue effrontée. Il pâlit, et se leva avec raideur pour se mettre au garde-à-vous.

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