À propos

Je vous écris d’une file d’attente. J’ai beau me hisser sur la pointe des pieds, je n’arrive pas à en voir le bout. Elle court sur des kilomètres jusqu’à la ligne d’horizon, et sans doute bien après. Le type devant moi a un bleu de travail tâché et de la peinture plein la moustache. Devant lui, un jeune cadre dynamique triture nerveusement son attaché-case en cuir et se tord vainement le cou pour essayer d’apercevoir la fin du cordon. Et encore devant lui, il y a une petite dame au chignon blanc, qui marmonne des paroles inintelligibles. D’ici, je peux vous dire qu’elle sent le chat crevé.

En revanche, je n’ose pas me retourner. Je sais très bien à qui appartient le souffle froid que je sens dans mon cou. Alors, je me dépêche de vous écrire. Il me faut de la matière à lui offrir, si je veux pouvoir rester dans cette file d’attente. Je noircis en hâte des pages entières que je froisse pour lui jeter en pâture. Lorsque j’arrive par miracle à lui glisser un manuscrit entier, elle se tient tranquille pendant quelques temps. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours senti sa présence derrière moi.

Alors, j’écris.

Entre une arabesque et un vieux film en noir et blanc, j’écris. J’écris dans la crasse des sièges du métro, au guéridon de bars de quartier et sur les pupitres de bureaux déserts. J’écris sur les paupières de mes amis, sur les promesses de mes parents, aussi sur les bouches de mes amours et les envies de mes amants. J’écris en attendant de voir les arbres fleurir, d’être assez pompette, que la pluie s’arrête, et qu’il soit l’heure de partir. Et sur mon ordi, même si c’est nettement moins sexy.

En ce moment, je vous écris d’une file d’attente. Au bout, il y a un tout petit guichet et un employé sinistre avec un tampon. J’ai besoin de ce tampon. Il dit qu’on a le droit, qu’on est légitime. Un petit coup de cabochon, et vous êtes adoubé. Haro à celui qui osera vous soupçonner de fraude ! Alors, je fais comme tout le monde, j’attends mon tour qu’on veuille bien me donner la Sainte Onction. Peut-être qu’avec ce tampon, j’arriverai à me débarrasser de l’ombre dans mon dos.

E.M.

Merci à la talentueuse Victoire pour les illustrations.